Monsieur Schumann, le 27 avril dernier, vous avez succédé comme nouveau président de la FEDIL à Georges Rassel. Cette transition à la présidence se fait dans un contexte économique difficile : faible croissance, insécurités et interruptions dans les chaînes d’approvisionnement, reprise de l’inflation et recherche d’une autonomie stratégique renforcée. Dans quel état d’esprit abordez-vous votre mandat ? Quelle est votre appréciation générale de la situation ?
Effectivement, aujourd’hui plus que jamais, l’économie réelle est confrontée à une accumulation de chocs : tensions géopolitiques, instabilité aux portes de l’Europe et au Moyen-Orient, crise énergétique, retour de l’inflation, pression sur les coûts et multiplication des pénuries, qu’elles concernent l’énergie, certaines matières premières ou, de plus en plus, les compétences. Dans un contexte pareil, l’incertitude devient un facteur de risque à part entière. Notre responsabilité collective est bien claire : protéger la compétitivité du Luxembourg et préparer l’avenir.
Durant les cinq dernières années, nous avons vécu plusieurs crises disruptives qui nous ont amenés à reconsidérer le positionnement de l’Europe dans les chaînes de valeur globales. Covid et post-Covid, puis la guerre en Ukraine, ensuite les nouvelles tensions commerciales avec et entre des big players tels que les États-Unis ou la Chine, et maintenant le conflit au Moyen-Orient. Les répercussions économiques immédiates et l’identification de faiblesses internes ont provoqué une prise de conscience autour de questions telles que la réindustrialisation, la défense ou encore notre degré d’autonomie technologique. Des vraies opportunités à saisir, car dans ces situations particulières, l’Europe, malgré ses désavantages et ses échecs du passé, semble obtenir des 2e ou 3e chances et de nouveaux arguments pour entamer et réussir les chantiers de l’avenir.
La FEDIL représente des entreprises industrielles et de services qui investissent, innovent, exportent et créent des emplois. Le rôle de la FEDIL ne doit pas se limiter à désigner ce qui ne marche pas ou à sombrer dans le pessimisme, surtout en temps de crise. Elle doit aider à identifier des opportunités sur lesquelles on peut construire des succès futurs.
Dans cet esprit, mon programme pour les années à venir se structure autour de trois priorités politiques : l’investissement industriel, les ressources humaines et la position internationale du Luxembourg, le tout en faisant de la simplification un réflexe pour que les entreprises puissent consacrer leur énergie à produire et à innover.
Au cours de l’assemblée générale de la FEDIL, plusieurs entreprises membres ont exprimé dans leurs vidéos leur frustration face à la lenteur des démarches, à la lourdeur administrative et au manque d’agilité pour la réalisation rapide de projets industriels. À votre avis, quelles mesures seraient essentielles pour renverser cette tendance et dynamiser aussi bien l’investissement industriel que le déploiement des nouvelles technologies ?
Nous devons d’abord poser une évidence : sans capacité d’investir, il n’y a ni transformation, ni décarbonation, ni digitalisation. Oui, trop souvent, l’investissement bute sur la disponibilité des terrains, sur une gestion encore trop fragmentée des zones d’activité et sur des procédures d’autorisation, dont la durée et la complexité deviennent un risque économique en soi.
La FEDIL encourage le ministère, les communes et les syndicats intercommunaux à poursuivre leurs efforts en faveur d’une approche plus proactive : mieux planifier, mieux équiper, mieux densifier quand c’est possible, et surtout mieux piloter. Les zones d’activité doivent devenir de véritables plateformes de performance : mobilité, énergie, services partagés, sécurité et une gouvernance qui permet des décisions rapides.
Nous constatons une multiplication des autorisations, des allers-retours et des couches d’avis, surtout lorsqu’il s’agit de développer sur un terrain non encore classé. Je propose que nous travaillions, avec les administrations concernées, sur trois leviers concrets : des parcours d’autorisation standardisés, un véritable guichet de coordination pour les projets industriels et des délais-cibles transparents – parce que l’incertitude coûte, même quand le projet est bon.
En ce qui concerne les technologies modernes – automatisation, IA, jumeaux numériques, maintenance prédictive – elles ne sont plus une option de nos jours. Or, elles supposent des infrastructures robustes et résilientes : connectivité, capacité électrique, mais aussi un accompagnement en cybersécurité et en gestion de la donnée. Nous savons tous que la digitalisation, le déploiement de l’intelligence artificielle et la quête d’une souveraineté numérique renforcée soulève aussi des questions à caractère hautement industriel. Nous avons parlé des terrains. J’y ajouterais l’accès à un approvisionnement en électricité compétitive.
Dans le contexte des projets d’investissement, ne doit-on pas constater que si, au Luxembourg, nous disposons d’une panoplie d’instruments de financement puissants et flexibles à côté d’incitants fiscaux, les entreprises industrielles ignorent trop souvent les intervenants sur le terrain et la portée de leurs outils ?
C’est en effet un constat. Au Haut Comité pour l’Industrie, la question du financement a été identifiée comme essentielle. Au Luxembourg, nous comptons de nombreux intervenants qui offrent toute une série d’instruments qu’ils sont capables d’adapter à de nouveaux besoins. Mentionnons le Service d’Aides d’État du ministère de l’Économie et Luxinnovation, la Société Nationale de Crédit et d’Investissement, l’Office du Ducroire ou encore la Banque européenne d’investissement.
Il appartient à la FEDIL, de concert avec ces acteurs, de promouvoir ces instruments auprès de nos membres. La fiscalité est évidemment étroitement liée à la question du financement. La compétitivité du cadre fiscal national et la recherche de leviers fiscaux efficaces pour atteindre les objectifs économiques stratégiques continueront à guider notre action. Nous venons de relancer notre plateforme fiscalité avec nos membres intéressés pour nourrir et guider l’action politique de l’UEL, car c’est elle qui nous représente sur ce thème important.
S’agissant des aides et autres instruments de soutien, notre ligne sera pragmatique : soutenir les investissements productifs et la transition, avec des dispositifs simples, prévisibles, et autant que possible neutres technologiquement.
De par votre fonction comme directeur de la production chez Goodyear Luxembourg employant 3.400 personnes, mais aussi à travers votre mandat au sein du conseil d’administration de la House of Training, les sujets relatifs aux ressources humaines, à la formation et à l’organisation du travail vous sont proches. Quelle place ce volet aura-t-il dans votre programme ?
Bien évidemment, ce sont les femmes et les hommes qui font vivre nos sites et nos ateliers, nos laboratoires et nos bureaux. La disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée reste un enjeu majeur. De ce fait, sécuriser les talents et améliorer l’organisation du travail restera une des priorités de la FEDIL.
La rapidité et la profondeur des transformations technologiques exigeront toujours un recours à l’expertise externe. Je pense aux permis de travail et à tous les aspects qui influencent l’accueil d’expatriés. Mais nos préoccupations ne se résument pas au seul recrutement : elles concernent également l’attractivité des métiers que nous devons mieux faire connaître, la formation continue et la capacité d’organiser le travail de manière moderne et efficace, de même que la disponibilité de nos collaborateurs: Beaucoup de nos membres sont, par exemple, très préoccupés par l’absentéisme au sens large. J’ajouterais les nombreuses possibilités d’interruption des contrats qui causent des trous difficiles à combler avec l’actuel droit du travail.
Justement, en matière d’organisation du travail, nous devrons avancer, avec les partenaires sociaux, sur une organisation du travail adaptée aux réalités d’aujourd’hui : davantage de flexibilité quand cela est nécessaire, davantage de clarté quand les règles sont complexes. Il faut créer un cadre où l’on peut mieux produire, mieux former et mieux fidéliser. La FEDIL continuera à s’engager avec son expertise sur ce sujet. Directement, mais surtout à travers l’UEL pour progresser sur ces dossiers.
Face aux nombreuses règles actuelles ou à venir qui régissent les relations de travail, je pense qu’il est essentiel de simplifier pour mieux appliquer. Si plusieurs textes européens et nationaux poursuivent des objectifs légitimes, leur mise en œuvre peut devenir trop lourde ou trop rigide. Je pense, par exemple, à la directive sur la transparence des rémunérations ou encore à l’application parfois trop restrictive des règles de détachement qui compliquent la vie des entreprises transfrontalières. La FEDIL défendra une approche de conformité intelligente : des obligations proportionnées, des outils pratiques et une administration qui accompagne.
Existe-t-il par ailleurs des particularités propres au Luxembourg qui pèsent sur le marché de l’emploi ?
Absolument. Nos membres se plaignent de la concurrence déloyale que l‘employeur public exerce sur le marché du travail. Comme la FEDIL regroupe pas mal d’entreprises hautement performantes dans les domaines de l’automatisation et de la digitalisation et comme nous sommes conscients du potentiel d’amélioration de la productivité dans nos propres entreprises, nous voulons encourager l’État à accélérer l’implémentation de nouvelles technologies pour réduire considérablement ses besoins en main-d’œuvre. À l’heure actuelle, ceux-ci progressent beaucoup trop rapidement par rapport à l’évolution économique générale du pays. Là aussi, je voudrais faire le lien avec la surrèglementation qui, au-delà des problèmes qu’elle cause aux entreprises, représente également un facteur de coût non-négligeable pour l’État.
Enfin, il faut le dire clairement : la question du logement pèse directement sur notre capacité à attirer et retenir des compétences. C’est un sujet d’intérêt général, mais aussi un sujet économique. La FEDIL essayera de contribuer activement aux solutions – par le dialogue, par des propositions concrètes et en soutenant les initiatives qui améliorent l’offre, la mobilité et la planification.
Comme vous l’avez dit plus haut, compte tenu des crises successives et du contexte géopolitique, les questions économiques et internationales sont depuis quelque temps en haut de l’agenda de la FEDIL, qui a d’ailleurs renforcé son expertise dans le domaine. La FEDIL plaide pour le renforcement de la position du Luxembourg dans les chaînes de valeur européennes et mondiales. Quels risques, mais quelles opportunités aussi présente, selon vous, la situation économique actuelle ?
En effet, la troisième priorité de mon programme concerne la place du Luxembourg dans une économie ouverte, où la question énergétique, le digital et le commerce international redessinent nos chaînes de valeur. Nos entreprises sont au cœur de ces transformations. Notre rôle, à la FEDIL, est de porter une voix constructive : nous voulons cette place ambitieuse sur les objectifs et lucide sur les conditions de réussite.
La transition énergétique et la protection du climat ne se feront pas contre l’industrie, elles se feront avec elle. Cela suppose un triptyque : sécurité d’approvisionnement, prix de l’énergie compétitifs et trajectoires de décarbonation réalistes. Nous soutiendrons les investissements dans les réseaux, l’électrification, l’efficacité énergétique et les solutions bas carbone, en gardant un principe : la neutralité technologique et la prise en compte des contraintes opérationnelles.
L’Europe produit beaucoup de règles; elle doit aussi produire de la capacité industrielle et de l’innovation. Nous serons attentifs à ce que la réglementation digitale – qu’il s’agisse de données, de cybersécurité ou d’IA – reste proportionnée et applicable. Notre message sera constant : oui à la confiance et à la protection, non à l’empilement et aux obligations redondantes. La FEDIL vient de se pencher sur la question de la souveraineté numérique. Malgré notre forte intégration dans les chaînes de valeur numériques mondiales, que nous ne pouvons ni ne voulons vraiment remettre en question, il y a une carte à jouer en matière de souveraineté. La récente attribution par la Commission européenne de deux marchés de cloud souverain parmi quatre à des consortiums comprenant des acteurs luxembourgeois le prouve.
Cependant, soyons conscients que d’autres succès dans ce domaine nécessitent un accès à une énergie compétitive, stable et bas carbone et que les surfaces nécessaires doivent être viabilisées et les autorisations délivrées rapidement.
Dans un monde plus fragmenté, nos entreprises ont besoin d’ouverture, de réciprocité et de règles claires. Nous continuerons à soutenir les accords commerciaux qui renforcent l’accès aux marchés et sécurisent nos approvisionnements. Au cours des derniers mois, la FEDIL a défini son positionnement par rapport au principe du « Buy European », un principe que nous considérons plutôt comme une exception dans quelques domaines et sous certaines conditions bien définies. Enfin, les futures exigences sur les chaînes de valeur – notamment en matière de devoir de vigilance et de durabilité – devront être mises en œuvre de façon pragmatique.
En somme, si je devais sélectionner trois facteurs essentiels pour aborder l’avenir avec davantage d’assurance, je choisirais la productivité (étroitement liée aux ressources humaines et à la technologie), la simplification, qui permet d’agir plus vite (un domaine influencé par les politiques publiques), ainsi que les partenariats (cruciaux pour optimiser nos chaînes de valeur, notamment dans les secteurs de l’énergie et du climat).
La FEDIL compte aujourd’hui plus de 770 membres, issus de secteurs très divers touchant à l’industrie. Voilà une base d’expertise et d’échange très large. Mais aussi des attentes très variées envers l’association patronale. Comment souhaitez-vous encore intensifier la collaboration ?
Un programme n’a de valeur que s’il se traduit en résultats. Ma méthode sera simple : écouter, prioriser, agir et rendre compte. Écouter nos membres, de toutes tailles et de tous secteurs, pour partir du terrain. Prioriser, parce que nous ne gagnerons rien en dispersant nos efforts. Agir, en construisant des propositions concrètes, juridiquement solides et discutées avec les autorités. Rendre compte, enfin, en suivant l’avancement des dossiers et en informant régulièrement nos membres.
Concrètement, je souhaite dynamiser davantage la collaboration et l’échange entre nos membres et l’équipe de la FEDIL, renforcer nos interactions avec l’UEL sur le plan national et avec BusinessEurope sur le plan européen. Je pense que nous pourrons intensifier nos partenariats avec d’autres organisations d’entreprises d’ici ou de pays limitrophes, avec le monde académique et les acteurs publics. L’objectif est de chercher des synergies et de parler d’une seule voix, forte et constructive.
La FEDIL est aujourd’hui très présente dans l’action politique à travers ses positions, ses échanges avec les élus, les ministères ou la Commission et à travers sa communication politique. Je pense que cette présence est essentielle pour contribuer à une meilleure compréhension des problèmes ou des projets de nos entreprises et pour bien représenter leurs intérêts. Sans vouloir délaisser notre rôle d’influenceur politique, je pense que la FEDIL pourrait encore améliorer le retour pour ses membres, moyennant un flux d’information systématique et continue.
À côté des plateformes d’échange que nous voulons efficaces, moyennant des outils informatiques adaptés, nous ne voulons en aucun cas abandonner les échanges directs avec les dirigeants de nos entreprises. Nous voulons relancer les séances régionales et organiser plus de rencontres rassemblant nos membres et nos interlocuteurs politiques ou autres sur des thématiques d’intérêt. Personnellement, je prendrai le temps de visiter autant d’entreprises membres que possible afin de voir et de comprendre leurs projets et problèmes sur place et comment la FEDIL peut aider.
Les années qui viennent seront exigeantes. Mais elles offrent aussi une opportunité : réindustrialiser intelligemment, accélérer la transition et faire du Luxembourg un lieu où l’on peut investir et travailler avec confiance. La FEDIL sera au rendez-vous : exigeante quand il le faut, constructive toujours. Ensemble, faisons de notre fédération un levier de compétitivité, de durabilité et de cohésion !